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8 mai 2011 7 08 /05 /mai /2011 18:09

Sans titre-copie-3

    Lorsqu'en 1923 Franck Robbins et Marion Buck inauguraient l'un des plus vieux interstate trails du territoire des Etats Unis, le Wapack trail, chemin de 21,5miles (34,5km) à travers les monts du Massachussets et du New Hampshire, jamais ils n'auraient imaginé qu'une bande de fous se serait retrouvée chaque année en mai pour s'offrir l'aller et retour de ce chemin, alors qu'autrefois un jour de marche était nécessaire pour le parcourir en totalité, du Mont Watatic, MA jusqu'à North Pack Monadnock Mountain, NH. Ils auraient encore moins compris l'intérêt de faire six heures de voiture depuis Montréal pour se dégourdir les jambes. Et pourtant...

   Car si la route est longue pour celui qui ne va pas au bout de ses rêves, elle n'est guère plus courte pour le téméraire assoiffé de nouveaux horizons. Aussi, après un départ vers 18h de Montréal, après avoir attrapé une crampe à force de sourire continuellement pendant une demi heure à la frontière, c'est à minuit que j'ai enfin touché le sol du Massachussets, sur le parking du Mont Watatic, perdu dans la montagne, départ du Wapack trail, pouvant ainsi m'offrir un rapide casse-croûte, avec pour seul compagnie les bruits de la forêt et... deux amoureux dérangés dans leur affaire qui me laisseront seul assez tôt en voyant que je compte bien m'installer là.

mena-third-PA069455-9457 Mt Watatic   Ainsi, après une courte nuit de trois heures, les phares des voitures des premiers arrivants me réveillent. Je sens l'ambiance des longues courses monter. Des nuits aussi courtes que les distances sont longues, des départs à la lampe frontale, ... Après quelques brèves explications sur le sentier ("follow the yellow blazes"), nous sommes 37 à nous faire avaler par la noirceur de la forêt. La particularité de cette course est qu'après avoir fait l'aller-retour du trail, les coureurs en seront à 69km. Libre à eux alors de choisir s'ils veulent s'arrêter là et être classés sur le 43miles, où s'ils veulent continuer sur l'ultime boucle, les menant à la distance finale de 50miles.

Photo-0155   Le sentier se révèle très technique, jonché de pierres et racines, parfois de flaques. Les deux premières heures se font à la lampe frontale, puis le soleil se décide à éclairer notre chemin. Comme à mon habitude en ultra, je marche rapidement dans les montées, de toute façon trop raides pour y courir, et me laisse aller en courant dans les descentes. Le plat est rare, mais le sentier est très agréable, et le soleil nous fait même l'honneur de chauffer nos visages. Je me fais doubler et double des coureurs et oscille entre les 5ème et 10ème place. Je retiens ma foulée pour conserver mes forces pour plus tard. Puis, comme dans toute course assez longue, vient le moment des discussions avec les trailers. Lorsqu'on court des heures à coté d'un bonhomme sans lui parler, on finit par se trouver ridicule et  engager la conversation. Je parle ainsi avec deux coureurs jusqu'à la fin du sentier, ou nous ferons demi tour. Pour eux aussi c'est le premier 50miles, le jour de la réponse à beaucoup de questions. Nous partageons des expériences de courses, eux des trails nord-américains et leurs rêves de 100miles, moi de mes courses en France.

WapackTrail-NPackbyDougWeise2005   C'est un état d'esprit différent qui règne. En Europe, on ne court pas plus de deux marathons dans l'année, et on arrive suréquipé sur les ultramarathons. Ici, on enchaine les 50miles à tour de bras, et prend le départ avec une paire de basket, une gourde à la main et un short, parfois même torse nu. Pour un américain, une course  comme celle-là, ça se passe dans la tête, et ce n'est pas la dernière paire de Salomon qui fera avancer les jambes toutes seules sur les derniers kilomètres.

   Nous parvenons ainsi à la fin du sentier de 34km en 4h30'. Après avoir fait demi-tour, les crampes, pas les miennes, pas encore, nous séparerons. Je progresse ainsi seul dans les forêts du New Hampshire, admirant parfois de splendides points de vue. Les paysages et le terrain rappellent parfois le massif central, parfois les Alpes, et souvent n'ont rien à voir avec tout ça, lorsque des lacs marécageux s'improvisent en plein milieu d'un bois de conifères. Le soleil tape lourdement et la roche renvoie sa chaleur. L'air est lourd. J'avance par petits objectifs : aller d'abord au prochain ravitaillement dans 15km. J'y serais dans deux heures, puis je penserais au suivant. Il vaut mieux éviter de trop se projeter dans le futur, et encore moins penser à la ligne d'arrivée, au nombre de kilomètres qui me sépare d'elle.

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   Le temps devient de plus en plus chaud, et je me surprends à rêver d'un seau d'eau pour me rafraichir. Depuis une vingtaine de kilomètres je m'alimente beaucoup de barres de céréales. C'est le kilomètre 50 et je suis tout de même bien physiquement. Un coureur me double. Il me dit qu'il prépare un 100miles -il en a déjà fait deux- et là c'est son entrainement. Je lui souhaite bonne chance, et préfère éviter de suivre son rythme. L'avantage de cette portion du parcours est que je rattrape beaucoup de coureurs du petit circuit. Ces coureurs sont partis à 9h de l'endroit où les 50 milers font demi-tour, et tout le monde se retrouve sur la ligne d'arrivée. Je double ainsi les plus lents et leurs encouragements donnent de l'énergie. Mais à l'approche du 60ème kilomètre, ce ne sont plus les barres de céréales qui me font avancer, mais plutôt les encouragements venus de l'autre continent que je reçois sur mon portable. Il est bon de se sentir soutenu dans les moments de fatigue et de lutte intense.

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   Car je sens que j'entre dans un de ces moments-là. Si je ne mange pas, je me sens faible. Les quelques orages ici et là ne suffisent même pas à rafraîchir l'air. Je fonctionne en flux tendu, c'est-à-dire que je consomme tout ce que je mange. J'ai puisé dans toutes mes réserves, stockées grâce à de copieux repas où se mêlent pain, pâtes et riz, depuis trois jours. Aussitôt que je mange une barre, elle passe dans le sang et est utilisée comme carburant. Si je suis à court de nourriture, je ne peux plus continuer. Heureusement, j'ai de quoi tenir un siège dans mon Camelbak. Photo-0148   J'atteins finalement la ligne d'arrivée au bout de dix heures d'effort. J'ai retrouvé de bonnes jambes dans la descente. Mais je n'ai fait que 69km, reste encore la petite partie de 11km à faire. On m'annonce que si je m'arrête maintenant, je serais 3ème du 43miles. Si je continue, je serais 4ème du 50miles. Avec un moral gonflé à bloc, je reprends ma route. Mais elle devient un véritable chemin de croix.

The-Wapack-and-back-trail-race-50Miles-80km-3700m+-USA-2011Photo-0152   Les marathoniens connaissent bien le mur des 30km, où l'organisme refuse en bloc tout effort de plus. Les coureurs de 100km parlaient d'un mur beaucoup plus intense au km 70 de leurs courses de 100km. Ce mur était devenu un mythe, une légende. Peu de gens ont la chance de pouvoir se vanter d'avoir connu le mur qui attend le marathonien au km 30. Encore moins ont vécu celui du 70ème km. Et celui-là, il est très haut. C'est une muraille. Je viens de me prendre en pleine face The Wall.

   Lui n'a pas bougé d'une brique, mais moi je suis détruit. Nous faisons connaissance, et les présentations sont rudes. Je n'arrive plus à manger. Il faut dire que  la dénivellation a été très importante sur cette course, les 3700m+ d'ascension ont eu raison de moi. L'estomac ne veut rien entendre, peut être qu'il n'y a plus de sang pour l'irriguer suffisamment, que les jambes pompent tout. Dès que je mange quelque chose, j'ai des nausées. je n'arrive même plus à boire. Du coup, les premières crampes arrivent. Je m'étire régulièrement, je monte le volume de la musique et m'enferme dans une bulle. Je sais que ça va passer, un mur ne dure que sur une demi-douzaine de kilomètres. Mais la plupart du temps je marche, d'autant plus qu'un mal de tête monte et s'intensifie. Ces 11 derniers kilomètres consistent en un aller-retour à un ravitaillement situé à 5,5km de l'arrivée. Il me faut 1h30 pour faire ces 5,5km.

Photo-0143

   Au ravitaillement, tout en cachant ma fatigue, qui devient extrême après une nuit de trois heures et 11h30 de course, je me demande comment expliquer à mes jambes qu'il reste encore 5,5km à faire. Alors que je comptais leur annoncer la mauvaise nouvelle, j'aperçois deux coureurs qui me rejoignent. Pendant que je marchais tout en me plaignant sur mon sort, d'autres avaient trouvé l'énergie de me rejoindre. J'enfile mon Camelbak et repars aussi sec. Je me dis que plus je courrai vite, plus la souffrance sera courte. Je ne marche plus du tout et cours même dans les montées les plus dures. Je me retourne sans cesse et devine à une centaine de mètres mon poursuivant. Et, aussi rapidement qu'il était venu, le passage à vide disparait.Photo-0154

   J'avance à nouveau à une formidable allure. J'en viens à me demander si je ne suis pas mort, si je n'ai pas atteint le point de non-retour, si je ne me suis pas noyé dans ma propre folie. Heureusement de nombreuses crampes me rappellent les douces sensations de la chair vivante mais meurtrie. Elles me prennent de partout, dans les mollets, les quadriceps, les ischio-jambiers, même dans les orteils. Pendant que je fais l'inventaire des différents muscles constituant les membres inférieurs du corps humain, je constate que j'ai enfin semé mon poursuivant. J'attaque alors la dernière descente et hume à plein nez l'odeur de la ligne d'arrivée. Il ne m'a fallu que 30 minutes pour faire ces 5,5km, trois fois moins de temps que pendant l'épisode de mon mur. Je profite du moment, car des comme celui-ci, j'en ai vécu très peu, et aujourd'hui je n'ai jamais autant souffert pour y parvenir, à ce moment. Depuis des mois je m'imagine franchissant la ligne d'arrivée. A cet instant précis, je l'aperçois enfin. C'est l'aboutissement de beaucoup de choses, de beaucoup d'entrainements, et puis d'un rêve, celui d'un jeune très motivé et un peu fou qui voulait aller courir un 50miles aux Etats Unis. Je déguste chaque seconde, chaque pas qui me rapproche de cette ligne. Je voudrais que ces derniers mètres soient un peu plus grands, comme l'enfant qui veut que le film dure un peu plus longtemps au cinéma. Le film va finir et le rideau se fermer. Les mots me manquent pour exprimer ce que je ressens. Il existe des moments que l'on ne décrit pas. On les vit.

 

    I did it.

2

THE WAPACK AND BACK TRAIL - 80,5KM - 3700M+

11h59'57''

6,667km/h, 8'53''/km

4ème sur 37 partants

1er men 20/29 years.

Les photos ici.

Photo-0156

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Published by sacha-cavelier-endurance-run - dans Récits de courses à pied - ultra
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Thomas 10/05/2011 09:28



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